Approche Socioprofessionnelle
La volonté de la fondation de faciliter la mise en réseau de personnes et organisations d'un milieu socio-professionnel donné est déjà ancienne. Elle remonte au milieu des années 80, avec le développement des réseaux d'organisations paysannes puis de pêcheurs dans le cadre du programme " agriculture paysanne et mondialisation ". Elle a pris un relief particulier avec l'Alliance pour un monde responsable pluriel et solidaire. Dans ce cadre, tandis que le mouvement spontané allait en direction de " chantiers thématiques ", réunissant des experts et des militants autour d'un sujet donné, la fondation a fait preuve de beaucoup de volontarisme pour développer " la voie collégiale ". Elle a toujours insisté sur le fait que dans le contexte mondial les points de vue sur la société dépendaient de la position et du statut socioprofessionnel tout autant sinon plus que de l'appartenance à un pays ou à une région donnée. Pour faire bref, il y a plus de proximité entre un entrepreneur indien, formé aux Etats unis et dirigeant une entreprise du secteur de l'information et de la communication, et son homologue américain qu'il n'y en a entre lui et un paysan des basses castes. De même les préoccupations, l'insertion de la société et les défis éthiques de militaires de différents pays les rapprochent les uns des autres. D'où le souci d'aider chaque milieu à construire son regard propre sur les défis de la société du 21ème siècle.
Il ne s'agit pas bien évidemment de réunir ainsi dans un même " collège " tout les militaires d'un côté, tous les gens de l'entreprise, tous les chercheurs ou tous les élus locaux. Notre objectif a toujours été de rechercher dans chaque milieu les personnes et organisations qui avaient la volonté de porter un regard critique à la fois sur leur activité et sur la société tout entière, qui étaient prêtes en un mot à assumer les responsabilités qui découlaient pour eux, tant individuellement que collectivement, de leur position sociale et du pouvoir, de fait ou de droit, qu'ils exerçaient dans la société.
C'est pourquoi dans chaque milieu ont été privilégiées à la fois une réflexion éthique - quelle responsabilité et quel exercice des responsabilités ? - et une réflexion prospective : quelles mutations préparer et entreprendre ?
Le point commun à toutes ces approches est bien celui de la responsabilité.
Dans la Charte des responsabilités humaines, cette responsabilité comporte trois facettes également importantes pour l'approche collégiale :
Nous sommes responsables de l'impact direct ou indirect, individuel ou collectif, prévisible ou non de nos actes. Ici la responsabilité se distingue donc nettement de la culpabilité et ne se réduit pas à une définition juridique ;
- la responsabilité de chacun d'entre nous, tant individuelle que collective, découle de notre savoir et de notre pouvoir, ce qui confère d'importantes et incontournables responsabilités à tous ceux qui gèrent, produisent ou diffusent le savoir, à tous ceux à qui leurs positions sociales donnent un certain pouvoir, ce qui va des chefs d'entreprise et des financiers, aux élus locaux, des responsables politiques aux militaires
- On ne peut s'exonérer de sa responsabilité en arguant de sa propre impuissance si l'on n'a pas cherché collectivement à sortir de cette impuissance pour agir. Ce qui signifie que la recherche d'un partenariat avec les autres pour créer une prise de conscience, un mouvement et une capacité d'influence collective, n'est pas seulement un choix personnel, c'est aussi un mode d'exercice nécessaire de la responsabilité.
- En raison de ce qui précède, les dynamiques soutenues dans le cadre de l'entrée collégiale concernent toutes, d'une manière ou d'une autre, l'exercice d'un devoir de citoyenneté. Le modèle canonique de nos initiatives est donc celui des alliances citoyennes.
Dans l'idéal, chaque initiative devrait consister en la création d'une alliance citoyenne internationale réunissant les gens d'un même milieu qui, de par le monde, partagent la volonté d'exercer leur responsabilité dans le cadre d'un contrat social clairement énoncé entre ce milieu et le reste de la société. Ce terme de contrat social est particulièrement important pour des milieux comme ceux des chefs d'entreprises, des chercheurs, des universitaires ou encore des militaires. Dans les différents cas, un pouvoir est exercé, des privilèges et prérogatives sont accordés, souvent accompagnés d'argent public. Mais, au delà des allégeances et loyautés institutionnelles, en particulier celles qui sont dues à l'employeur au titre du contrat de travail, au-delà du jugement par les pairs, si important pour les chercheurs et les universitaires, qu'est-ce qui relie un milieu au reste de la société ? Qu'est-ce qui justifie le bénéfice de ces privilèges et le droit d'exercer ce pouvoir sur les autres ? D'une manière générale, c'est l'idée du contrat social. Ce qui explique que le thème du renouvellement du contrat social soit présent, explicitement ou implicitement, dans beaucoup des initiatives collégiales.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, de notre envie de développer dans chaque milieu une alliance citoyenne à notre capacité à le faire effectivement. Les obstacles sont ici de trois ordres.
Le premier tient à l'exercice même des responsabilités. Chefs d'entreprise et responsables politiques, par exemple, se considèrent " naturellement " responsables, les uns vis-a-vis de leurs actionnaires et de leurs salariés, éventuellement de leur clients et de l'environnement dans lequel ils opèrent, les autres vis-à-vis de leurs électeurs. Ce qui les fait rechigner à s'engager plus largement dans une réflexion sur leur responsabilité car ils craignent d'être entraînés trop loin et que la vision d'une responsabilité générale vis-à-vis de la société les éloigne ou les mette en contradiction avec la responsabilité plus immédiate à l'égard des actionnaires ou des électeurs dont ils tirent leur position d'autorité. Mais, en vérité, cette hésitation à s'engager dans une démarche vaste vaut pour la plupart des milieux. Beaucoup préfèrent adopter une définition étroite de leurs rôle, de leur liberté donc de leur responsabilité plutôt que de s'engager dans une démarche qui les mettrait souvent en contradiction avec leurs intérêts immédiats, avec leurs habitudes et même avec leurs institutions représentatives. On a pu le voir par exemple en France, ces dernières années, avec le mouvement des chercheurs : tandis que ceux que nous soutenions insistaient sur la nécessité d'ouvrir la recherche, les mouvements traditionnels de chercheurs se bornaient à défendre l'idée de sauver la recherche, partant de l'hypothèse que la recherche ést par définition bonne pour la société. Le simple fait d'être chercheur les mettait selon eux au service de la société sans avoir à chercher midi à quatorze heures.
Le deuxième obstacle tient au caractère peu organisé de beaucoup de milieux à l'échelle internationale. Il existe bien entendu une myriade d'organisations représentatives, tels que les syndicats, associations ou ordres professionnels, mais il s'agit en général de démarches de défense des intérêts catégoriels ou de réflexions propres à l'évolution de chaque milieu. C'est dire que le passage de ces organisations à une approche plus globale ne coule pas de source. Mais, à l'inverse, en dehors de ces organisations, les cloisonnements sont innombrables et c'est un travail de romain de constituer de nouveaux réseaux. De ce point de vue, l'Initiative internationale pour la responsabilité sociale des cadres (IRESCA) est particulièrement interessante parce qu'elle associe d'entrée de jeu des organisations, en particulier des syndicats.
Le troisième obstacle est propre à la dimension mondiale de nos perspectives. Si la plupart des initiatives que nous soutenons a une forte dimension internationale, elle est rarement pleinement mondiale ; comme dans tous les domaines où la fondation est impliquée, aller vers le mondial est une volonté constante plutôt qu'un état de fait.
Notre approche collégiale distingue trois sous-dominantes, répartit les milieux socio-professionnels en trois grandes catégories. Comme toute typologie, celle-ci est contestable mais elle est d'autant plus commode qu'elle se réfère implicitement à la répartition des approches thématiques en quatre pôles : les représentations, l'économie et la société, la gouvernance, les relations entre l'humanité et la biosphère. Par définition les collèges ne concernent que les trois premiers pôles et sont donc répartis dans ces trois catégories.
La première catégorie, les collèges " représentations " regroupent sept initiatives : éditeurs, journalistes, dirigeants religieux et spirituels, scientifiques, universitaires, artistes, cadres et experts. Nous y accordons beaucoup d'importance puisque nous considérons que c'est dans ces milieux que se forgent et se diffusent les nouveaux concepts et les nouvelles représentations du monde. Or, cette transformation des concepts et des représentations du monde nous paraît un préalable essentiel aux mutations à entreprendre.
La deuxième catégorie, les collèges " économie et société ", pourrait être abondante. Force est de reconnaître que nous avons régulièrement échoué dans nos efforts pour constituer un collège de chefs d'entreprise. Nous n'avons encore trouvé ni les mots, ni les interlocuteurs capables de prendre une initiative forte dans ce domaine. Il y a bien quelques espaces que nous accompagnons autour de la réflexion des entreprises sur la responsabilité, L'Ecole de Paris ou l'Alliance Citoyenne dans le Nord -Pas-de-Calais par exemple mais rien qui ressemble à un réseau international de chefs d'entreprise prenant la parole ensemble sur l'exercice de leur responsabilité et la conduite des mutations nécessaires. Cela ne prouve pas que nous n'y parviendrons pas un jour et qu'il n'existe pas dans ce milieu de personnalités partageant ces préoccupations, bien au contraire. Simplement nous n'avons pas encore trouvé la clef. Cette deuxième catégorie ne regroupe pour l'instant que trois collèges : paysans et pêcheurs, habitants et un troisième un peu particulier : " mouvance pour une autre économie ". Après réflexion nous avons en effet pris le parti de mettre dans l'entrée collégiale les efforts faits depuis plusieurs années pour regrouper en une alliance les acteurs, de nature diverses, qui oeuvrent dans le champ d'une économie plurielle, responsable et solidaire. Autrefois, cet effort était classé dans l'entrée thématique. Dans la mesure ou nous pensons que la transformation de l'économie naîtra de l'émergence de nouveaux acteurs et de nouveaux agencements institutionnels, ils nous a paru utile d'afficher ici la couleur et de dire qu'à travers le rapprochement entre des initiatives souvent très cloisonnées, dans le domaine de la finance, du commerce, de la production, de la distribution, c'était peut-être de nouveaux types d'acteurs et d'agencements institutionnels qui pourraient émerger.
Enfin la troisième catégorie, les collèges " gouvernance ", regroupe en fait quatre milieux. Deux sont dans la sphère publique, les élus locaux et les militaires. Deux autres sont la sphère privée, les " bailleurs de fonds " (essentiellement les fondations et les très grandes ONG) et les fédérations nationales d'ONG.



